La musique esquimaude

Les Esquimaux connaissant des conditions de vie particulièrement difficiles, on pourrait imaginer qu’ils n’ont ni l’occasion ni le loisir de se préoccuper de musique. Or il n’en est rien ; leurs productions musicales montrent par la complication du rythme, la technique de la mélodie et la technique de l’interprétation, un développement artistique avancé. La culture de l’esprit est chez eux aussi ancienne que la culture matérielle. Etre bon chanteur et bon danseur, c’est avoir un répertoire étendu, un sens affiné du rythme et de la mélodie, une source de grand prestige. Quant à la création des sons, elle dépend en grande partie, des conditions concrètes d’exécution et des mouvements effectués.
Essayons de nous transporter à l’Ile Victoria (grâce à deux témoignages récents : celui du Père Buliard recueilli oralement en Février 1975, et celui de Michaël Hauser d’après son article Thule Distrikt, Göttingen 1970), pour assister à une soirée de chant et de danse.
Même si le chant commence en riant, très vite son climat change et la transe commence. Les spectateurs participent au refrain par des “aya, aya”Il y a beaucoup d’improvisation dans les chants. Les halètements du chanteur deviennent de plus en plus rapprochés. Les “aya, aya” lui permettent de reprendre son souffle et de développer son idée. Lorsque les Esquimaux chantent, on a l’impression qu’ils sont seuls, perdus, partis, absorbés. Quelque chose les prend, comme dans une sculpture où c’est l’émanation de la pierre qui les guide. Ils effectuent des mouvements de droite à gauche, le corps penché en avant, les genoux pliés. Le martèlement des pieds se fait de plus en plus violent jusqu’à la transe, l’hébétude.
Les chants au tambour distrayants doivent être considérés comme provenant de formes anciennes de plus forte signification culturelle, sans lesquelles’ ils n’auraient pas pu exister... Des restes de culture percent encore à travers l’interprétation : le chanteur se trouve debout, les yeux à moitié ou complètement fermés, et exécute pendant le chant une série de mouvements excessivement compliqués... Ces mouvements consistent à se pencher en avant, à se pencher sur le côté en déplaçant son poids d’une jambe sur l’autre, et en particulier à plier les genoux énergiquement de sorte que ce choc se répercute dans tout le corps et se termine souvent par un mouvement de va-et-vient de la tête d’un côté à l’autre. Le mouvement compliqué comprend également des circonvolutions, tout cela pendant que le tambour est brandi en une sorte de mouvement contraire devant le corps. Quand le chanteur entre dans une sorte de transe, tous les mouvements deviennent plus intenses et le tempo s’accélère. Les chants au tambour chants de distraction sont le plus souvent exécutés par des hommes, mais les femmes sont autorisées à chanter chez les Esquimaux, et même volontiers. Le fait que les femmes dénouent, pour chanter, leurs cheveux dressés en chignon sur leur tête est apparemment une très ancienne tradition. On trouve un reste culturel direct dans une coutume très étrange dont le sens avait déjà disparu en 1973 chez les Esquimaux Polaires : devant le chanteur au tambour se trouve un aide qui tient entre l’index ou le majeur de la main droite et de la main gauche une baguette étroite d’environ 14 cm de long. A la fin du chant, il fait tourner la baguette devant le visage du chanteur «pour donner la fin au chant » comme disent les Esquimaux. Ensemble, chanteurs et spectateurs commencent alors à appeler et à rire...

LE CHANT
Les aspects originaux des chants esquimaux sont nombreux, mais certains sont communs aux cultures de tradition orale. C’est le cas pour l’un de ses caractères essentiels : la répétition, qui produit un effet quasiment hypnotique, autant chez l’exécutant que chez l’auditeur.
La polyphonie vocale n’existe pas (sauf chez les Esquimaux-Caribous du Canada Central) et on a pu parler de « musique horizontale » ; le chanteur est accompagné au refrain par le choeur des assistants chantant à l’unisson.
Pourtant, l’art du chant est très développé. La Mélodie, Ivnerut, arrangement et succession de notes, est de tonalité mineure en général. Elle se développe parfois sur deux ou trois notes seulement, selon le type de chant. Il n’y a pas de gamme acoustiquement inflexible (système tempéré) et les intervalles peuvent varier fréquemment en cours de chant. Deux chants sont considérés comme identiques si le dessin mélodique est le même, malgré des différences d’intervalles.
Basée sur des motifs plus que sur une échelle stricte, la mélodie est souvent plus proche du récitatif que de la mélodie libre. Le ton principal, que l’on pourrait appeler tonique, apparaît souvent aussi en début et en fin de chant. La note finale est toujours répétée de façon très accentuée, ce que M. Hauser qualifie de formula finalis.
Les chants esquimaux ont une structure strophique, avec alternance de « phrase » ou « vers » du texte et du refrain. Le refrain joue un très grand rôle, car c’est alors que l’assistance se joint au soliste, et la participation est générale. Les paroles du refrain sont des syllabes sans signification, des mots puissants, comme dit Brailoïu (ayâ, ayâ, ayâ)Elles sont répétées non seulement après chaque strophe, mais souvent aussi après chaque ligne de la strophe.
La mélodie épouse cette structure par une répétition régulière des phrases musicales, avec des variations et de forts accents. Le nombre de motifs mélodiques est assez restreint. Par contre, la variété des chants tient au grand nombre d’accentuations différentes et d’enchaînements différents des motifs. Le mouvement mélodique du chant est donc essentiel, et non la grandeur absolue des intervalles.
Complément indispensable à cette mélodie, le rythme est extraordinairement complexe, asymétrique et irrégulier, avec des des variantes plus lentes ou plus rapides en début et en fin de chant. Utilisé en ostinato il donne une impression de monotonie et de répétition, mais il renferme en fait d’incomparables subtilités. L’adaptation rythmique des mots à la mélodie est très arbitraire, et des changements interviennent fréquemment de sorte qu’il est impossible de parier de pieds métriques ... Enfin, le rythme est surtout corporel, physique, et non mathématique, puisque le chant s’accompagne toujours de mouvements. L’accentuation, complexe elle aussi, joue un grand rôle, surtout en fin de phrase et de strophe. Le tempo, variable, évolue en général en s’accélérant au cours du chant.
Bien que les paroles ne soient pas indispensables, et que l’essentiel pour un chant soit le climat qu’il crée et l’expression personnelle de ce climat, paroles et musique forment une unité indissociable, et l’inspiration poétique des Esquimaux est d’une grande fécondité.
Utilisant des assonances ainsi que, parfois, des mots très anciens dont le sens s’est perdu (d’origine chamanique peut-être), les paroles des chants sont pourtant très concrètes dans l’ensemble, tout comme les mots de la langue esquimaude. En voici deux exemples, du Canada Central, traduits par Rasmussen en anglais :
O chaleur de l’été se répandant sur la terre Pas un souffle de vent Pas un nuage Et là-bas dans les montagnes / Le caribou qui paît Le cher caribou Au loin à l’horizon bleuté 0, quel ravissement 0, quelle joie ! Je me couche sur le sol en sanglotant...
Ici, la fin angoissée du chant d’un défunt, communiqué en rêve à un vivant :
Dis-moi, la vie était-elle belle sur terre? / Ici je suis rempli de joie Chaque fois que l’aurore revient sur la terre Et que le grand soleil/ S’élève insensiblement dans le ciel/Mais sinon j’ai peur et je tremble / Je redoute les asticots et la vermine qui grouille Et ronge la moëlle de l’os de mon cou Et creuse mes yeux Aji, jai, jâ.
La plupart des chants sont courts, entre une demi et deux minutes. Le chanteur improvise toujours selon son imagination du moment, mais sa création utilise une série de motifs déjà utilisés par d’autres. C’est la façon dont il les utilise qui introduit une nouveauté, une variation, et dans ce domaine, la musique vocale offre de larges possibilités.
L’attitude du chanteur est très caractéristique : c’est tout d’abord sa timidité qui frappe, plus ou moins feinte d’ailleurs. Dès qu’il se met à chanter, il ferme les yeux, ce qui facilite sa concentration et sa transe future. S’il s’agit d’une femme, elle a la même attitude, mais la position de ses jambes est différente, et elle dénoue ses cheveux qu’elle laisse pendre devant son visage (voir la description de Hauser), signe sans doute provenant du caractère magique des chants autrefois.
Le chant commence par des cris et des rires, qui cessent rapidement. Le public, très attentif, participe avec beaucoup de sérieux et de concentration. Le geste de l’homme qui se place en fin de chant face au soliste signifie la fin de la transe et du contact avec les esprits. En effet, le chant étant magique, il en résulte une accumulation de forces, et des précautions sont donc indispensables. Les cris et les rires reprennent alors ; le chanteur rouvre les yeux et va s’asseoir, tandis qu’un autre prend sa place.
L’interprétation des chants est très importante, et la façon, le style personnel, importent autant que la mélodie. La technique vocale esquimaude se caractérise par des distortions intentionnelles de la voix. Selon les nécessités d’expression et l’état d’âme du chanteur, l’importance des intervalles entre les notes varie, et la même note peut avoir à divers endroits de la même mélodie une signification très différente.
LE TAMBOUR
Le tambour est pratiquement le seul instrument esquimau sauf en Alaska où, sous l’influence indienne, on utilise aussi des crécelles et des clochettes. Comme tous les instruments de rythme, il est très ancien, et on le trouve déjà par exemple dans les restes de la culture Punuk sur les rivages de la Mer de Béring, datant du IXème siècle...
« Derrière tout instrument soumis à une percussion, on retrouve le sol-même », dit Schaeffner (Origine des Instruments de Musique, Paris, 1968). « Ils ont plus d’efficacité que la voix ou le corps ».
Cette notion d’efficacité est fondamentale: elle a une signification plus magique que musicale, et les instruments comme le tambour sont étroitement liés au surnaturel. Ainsi, dit Schaeffner, « les instruments sont des signes, par leur matière, leur forme, les sons qu’ils renferment, d’un ensemble de croyances, d’habitudes et de besoins humains ; ils sont à l’entrecroisement des techniques, des arts et des rites ».
Le nom donné au tambour varie peu du Groënland au détroit de Béring : Qidai à Ammassalk, Qilaut chez les Esquimaux Caribous, ou Killaut. Ce nom signifie « ce par quoi on appelle ». Mais le tambour est aussi partout désigné comme étant « le cheval du chaman », et on va voir combien cette appellation poétique se justifie lors des pratiques magiques.
Le tambour esquimau est fait de parcelles de tous les règnes de la nature, dont les hommes sont si proches et si dépendants : membrane d’origine animale, cercle et baguette d’os ou de bois. C’est ainsi une sorte d’abrégé du monde physique. Il est toujours fabriqué par son utilisateur.
Le tambour est toujours fait d’une peau ou membrane (peau de phoque, gorge de morse, intestin de baleine ou d’ours blanc) tendue sur un cadre (cercle de bois). Cette surface est maintenue parfaitement élastique par des applications périodiques de graisse et elle est soigneusement humectée avant usage. La baguette avec laquelle on frappe le cadre est assez courte et plus ou moins épaisse, faite de bois ou d’os soigneusement recouvert de peau. Elle est très épaisse chez les Esquimaux-Caribous, car leur tambour est particulièrement grand (jusqu’à 1 m de diamètre) et pèse plus de deux kilos. Son maniement requiert donc non seulement une grande habileté, mais de plus une force musculaire considérable.
Le tambour est battu très peu de temps en mesure avec la danse ou le chant, et sert plutôt de contrepoint rythmique. En général, les coups sont frappés alternativement des deux côtés du cadre, un coup à droite, un coup à gauche.
Les occasions de chanter sont nombreuses et toujours bienvenues parmi les Esquimaux. On ne chante jamais en plein air, mais sous une grande tente de peau au printemps, ou dans une maison de neige l’hiver. Les chants sont la principale distraction des Esquimaux durant la mauvaise saison, lorsque le mauvais temps empêche les hommes de sortir pour chasser, et que les esprits rôdent autour des vivants. Ainsi, outre les chants profanes, il y a surtout des chants utiles, comme ceux du chaman lorsqu’il essaie de conjurer les forces du mal, ou de remédier à la rareté du gibier.
On peut remarquer qu’il n’y a pas, chez les Esquimaux, de chants de guerre, ni de chants de travail collectif, étant donné que la chasse se pratique en solitaire.
Voici les principaux types de chants esquimaux :
  • les berceuses et « chants de caresses » des femmes à l’enfant qui se trouve dans leur capuchon (sur deux ou trois notes seulement, à demi-parlées),
  • les fables et poésies pour les enfants (sur l’origine des espèces vivantes, les héros),
  • les chants de kayak,
  • les chants de cueillette des baies, l’été.
Mais les chants les plus caractéristiques de la culture esquimaude sont les chants accompagnés au tambour par le chanteur lui-même, les drum-songs. Ils sont considérés par les Esquimaux comme de véritables chants : chants décrivant une forte émotion - chants humoristiques (au sujet des femmes souvent) - chants de deuil - chant du chaman, l’angakok - duel de chants au tambour au Groënland - chants personnels : presque chaque homme a son propre chant et certains sont si appréciés qu’ils deviennent de véritables chants populaires, bien qu’on cite toujours avant de les chanter le nom de leur propriétaire.
La musique esquimaude comporte deux aspects simultanés, complémentaires et donc inséparables l’un de l’autre : l’aspect vocal et l’aspect corporel, c’est-à-dire le jeu du tambour et la danse.
C’est cette technique du corps, cette combinaison de mouvements donnant naissance aux sons et à la polyrythmie, que nous allons voir à présent.
Le rythme n’est pas mathématique, mais organique, c’est pourquoi on trouve des variantes. Par exemple, le rythme le plus fréquent se compose de deux coups rapides, le second étant plus fort, suivis d’une pause.
Le tempo, lent au début, avec une frappe légère du tambour, devient de plus en plus rapide, et violent.
Tout le monde peut utiliser le tambour, mais ce sont en général les hommes qui chantent et s’accompagnent de leur instrument. L’usage en est aussi bien profane que religieux mais, dans tous les cas, on respecte la coutume de ne pas s’en servir en plein air.
Le tambour esquimau ne produit aucune mélodie, mais il résonne d’un son caverneux, assez mystérieux, et à la longue ébranle les nerfs.
LA DANSE
Pour danser, en même temps qu’il chante et frappe son tambour, l’Esquimau se met torse nu, gardant seulement son pantalon et ses bottes. Il reste toujours à la même place, et martèle le sol rythmiquement. Il plie les genoux en inclinant le corps vers l’avant, avec de temps en temps un mouvement de rotation d’un côté à l’autre. Il chante, et frappe le cadre du tambour, lentement, puis peu-à-peu, de plus en plus vite. Ses coups résonnent et ses mouvements suivent la cadence. Parfois, il se courbe presque jusqu’au sol, puis se redresse d’un bond, et lance des cris stridents qui accompagnent ses contorsions et ses sauts. Le spectacle varie peu d’un groupe ethnique à un autre. Les formes de l’expression sont faites de gestes essentiels traditionnellement conservés et transmis. Le mouvement du corps, son balancement de plus en plus accéléré, accompagne l’aspect récitatif des chants ce qui ajoute à leur mémorisation.
La danse est un processus de comportement qui prend place dans un contexte culturel spécifique. Seule est visible la façon dont elle est effectuée, pâle reflet d’un ensemble de concepts et de sentiments où se rejoignent la connaissance et l’affectivité. Ses dimensions sont à la fois intellectuelles, esthétiques et symboliques. Les mouvements de la danse constituent une forme de communication non-verbale, par le mime et les attitudes symboliques. Ils expriment aussi des distinctions culturelles telles que le comportement différencié des hommes et des femmes, à l’image de leurs rôles sociaux différenciés dans le quotidien.
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Dans les sociétés de tradition orale, la musique est intégrée à l’existence quotidienne de chaque individu et du groupe dans son ensemble. Elle remplit une grande variété de fonctions sociales et elle est indispensable, car utilitaire et jamais gratuite.
MUSIQUE ET ENVIRONNEMENT
Peut-être surprenante, cette relation est néanmoins très étroite : la pauvreté en instruments de musique s’explique par le milieu environnant, le choix des matières premières étant particulièrement réduit.
Ce même milieu détermine aussi le moment des exécutions musicales : on ne chante et ne danse que lorsque le groupe est réuni, c’est-à-dire à la mauvaise saison, durant la longue nuit d’hiver, ou les jours de grandes cérémonies, fixés selon l’époque de la chasse.
Enfin, l’environnement est aussi la principale source d’inspiration de la musique esquimaude ; le symbolisme culturel des mouvements de la danse est particulièrement parlant. On imite :
  • soit des activités quotidiennes comme le déplacement en kayak, le raclage des peaux, le dépeçage du gibier ;
  • soit des attitudes caractéristiques des diverses sortes de gibier. Ainsi, ces rites (et d’autres) permettront à l’âme de l’animal de se réincarner, et d’autres animaux accepteront de se laisser tuer par l’homme.
Lors de ces danses, la perfection des imitations a frappé les spectateurs, signe de subtiles observations et d’une perception sensorielle extrêmement fine.
Dans les paroles des chants, les animaux sont interpellés exactement comme le seraient des hommes, car le chasseur éprouve une grande estime pour son gibier. Voici un exemple rapporté par P. E. Victor dans Poésie Eskiomö :
J’ai rêvé que je te suivais que je te désirais que tu étais désirable comme un tout jeune phoque que tu étais désirable pour moi comme est désirable pour le chasseur un tout jeune phoque / qui plonge parce qu’il se sent pourchassé.
(poème Le Rêve)
Le milieu de vie suscite donc les thèmes des chants, les occasions de soirées de chant et danse, et détermine l’aspect formel des danses. Mais il explique aussi, de par le genre de vie nomade qu’il impose, une psychologie bien particulière faite de sagesse fataliste, d’orgueil et d’un besoin aigu de communication. Et c’est dans la musique seule qu’elle peut s’exprimer en toute liberté, par les chants personnels des Esquimaux.

MUSIQUE ET PSYCHOLOGIE
Les chants personnels sont l’expression individuelle de personnalité .et, donc ils sont la propriété exclusive de leur compositeur, car il y met son âme. Ces chants sont hérités par ses enfants et, si quelqu’un d’autres les chante, il annonce toujours son emprunt au préalable. Bien que personnels, ces chants n’ont pourtant rien de secret, et toute l’assistance en reprend le refrain. Leur monotonie s’explique par les mouvements rapides de la mélodie et la grande étendue des sons vocaux.
Dans l’Arctique, la musique possède une grande variété d’usages psychologiques, à cause de l’acuité d’ouïe des Esquimaux, due à l’environnement. Par les sons, le tambour, la danse et parfois les costumes, par la disposition des spectateurs, elle a un profond impact psychologique sur les individus et le groupe, car elle est retenue de façon émotionnelle.
L’auditoire est stimulé par des ondes sonores de diverses fréquences, agissant sur le cortex. L’effet des cérémonies musicales peut être très puissant, et on le rattache aux diverses formes d’hystérie arctique. L’individu peut soudain hurler ou chanter de façon incohérente, ou pousser des cris d’animaux.
Quant à la danse, effectuée après un bain de vapeur, dans le local communautaire surchauffé, plein à craquer, elle crée des changements biochimiques semblables à ceux que connaissent les utilisateurs d’hallucinogènes.
La danse au tambour exerce une sorte de magnétisme, autant sur le danseur dont l’attitude est de plus en plus extatique, que sur la public, entassé presque jusqu’à ses pieds, qui éprouve alors des sentiments de puissance, de sécurité et de solidarité profonde.
MUSIQUE ET SOCIETE
La musique dans les sociétés esquimaudes est à la fois miroir et réponse aux forces sociales. En effet, le système musical ne détermine pas seulement les structures de la musique, mais aussi le style de la danse, les rôles spécifiques selon l’âge et le sexe et l’usage des instruments. Les chants esquimaux ont pour premier effet de renforcer la cohésion du groupe. Les textes soulignent fréquemment l’importance des liens interpersonnels et de la solidarité dans un milieu particulièrement hostile : les termes de parenté, réelle ou fictive, sont nombreux (associations de chasse par exemple). L’expérience musicale permet de renforcer ces multiples liens, tout en reflétant les principes de la société :
  • unisson de la mélodie, à l’image de sociétés farouchement égalitaires,
  • représentation symbolique dans la danse de la répartition des rôles et des tâches dans la vie quotidienne,
  • détermination stricte de la place de chacun dans l’assemblée selon son prestige en tant que chasseur,
  • danse plus lente et plus silencieuse des femmes,
  • enfin, pour les hommes, la danse au tambour est, par sa gesticulation bruyante et agressive, un exutoire à l’agressivité, nécessaire dans une société extrêmement coercitive où tous les événements de la vie sont automatiquement rendus publics.
Les Esquimaux disposent d’un moyen fort original pour régler leurs différends, qui est digne d’admiration. Il s’agit dudrum-song contest, le duel de chant au tambour. On le rencontre aussi bien sur les rivages de la Mer de Béring qu’au Canada, mais on le pratiquait surtout, et sous une forme très élaborée, au Groënland. Le duel peut être amical, entre deux amis qui s’appellent alors cousins de chant, ou sérieux. Ce dernier est une véritable technique de transposition des tensions et de sublimation de la violence. On s’y prépare durant de longs mois, et les adversaires sont toujours de même sexe.
Mélodie et texte sont alors composés avec grand soin, alors que tous les autres chants sont improvisés. Les paroles sont alors méprisantes, et le but est d’exposer l’adversaire à l’hilarité des spectateurs. La victoire se décide au volume des applaudissements, et donne au gagnant une position forte, car les Esquimaux attachent beaucoup d’importance à la force spirituelle.
Il n’est pas rare que des adversaires de duel au tambour deviennent de très grands amis !
MUSIQUE ET CROYANCES MAGICO-RELIGIEUSES
Leurs rapports sont très importants, car les Esquimaux tiennent pour surnaturelle la production musicale, et lui attribuent une grande efficacité à l’échelle cosmique. Nous ne parlerons donc pas ici des chants profanes, destinés à la distraction collective, mais seulement des chants à pouvoir.
Disposant d’une mythologie très riche, les Esquimaux ont le plus grand respect pour les esprits de la chasse.
Les manifestations musicales les plus importantes visent à communiquer avec ces esprits afin de se les concilier. On va ainsi, par les danses, flatter et honorer les esprits du gibier, pour assurer la subsistance du groupe.
Autre croyance générale, à travers le monde arctique : croyance aux esprits et croyance en la communication avec les morts. Elle attribue une grande efficacité aux chants magiques, surtout lorsque c’est le chaman, l’Angakok, qui les chante. Il joue le rôle de médiateur entre les vivants et le monde surnaturel. Voici ce qu’en dit M. Eliade dans le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase (Paris, 1968) :
Le chaman est le spécialiste d’une transe pendant laquelle son âme est censée quitter son corps pour entreprendre des ascensions célestes ou des descentes infernales... Dans la zone arctique, l’extase chamanique est un phénomène spontané et organique; c’est seulement dans cette zone qu’on peut parler de grand chamanisme, c’est-à-dire de la cérémonie qui finit dans une transe cataleptique réelle pendant laquelle l’âme est supposée avoir abandonné le corps. Elle voyage alors, ou vers le fond de l’océan, ou dans les cieux, c’est-à-dire dans n’importe quelle région cosmique. Les chamans prennent toujours la précaution de se faire lier avec des cordes, de manière à ne pouvoir voyager qu’en esprit; autrement, ils seraient emportés dans les airs et disparaîtraient pour de bon.
L’angakok communique ainsi avec les esprits surnaturels et les âmes des morts. Il dépasse la condition humaine en accédant à une zone du sacré inaccessible aux autres. Il est indispensable lors d’une maladie, d’un décès, d’un danger, d’une disparition du gibier.
Les séances ont lieu le soir, et le tambour y joue le premier rôle. C’est en effet à son appel sonore que les esprits alliés du chaman viendront lui prêter assistance. Pour cette raison, il est appelé en Asie le cheval du chaman.
Le chaman chante, et c’est sans doute le meilleur compositeur du groupe, faisant usage de mots incompréhensibles aux autres, et renouvelant ses formules pour qu’elles ne perdent pas leur efficacité. L’obscurité est quasi totale, renforçant le caractère impressionnant de la scène.
La musique, là encore, est donc essentielle, puisque c’est elle et elle seule qui permet le contact avec l’au-delà.
LA MUSIQUE ET LES GRANDES FETES
On vient de constater l’omniprésence des manifestations musicales dans la vie des sociétés esquimaudes, et la multiplicité des rôles qu’elle y joue selon les circonstances. Il est de plus des occasions spéciales, peu nombreuses dans l’année, où de grandes fêtes sont organisées, et où se manifestent à la fois toutes les fonctions de la musique : psychologique, sociale et magico-religieuse. Ce sont :
  • la fête des échanges (Trading Festival)
  • la fête des vessies (Bladder Festival)
  • la grande fête des morts (Great Feast of the Dead).
C’est en Alaska que ces cérémonies ont le plus d’éclat car, sous l’influence indienne, les rites en sont particulièrement élaborés. Avant chaque grande fête, les chants sont spécialement composés et scrupuleusement répétés.
La Fête des Echanges est une fête dénuée d’élément religieux. C’est un simple rassemblement de gens de divers villages, réalisé en vue de faire des échanges. On construit alors une maison cérémonielle spéciale, le kadegi, où hôtes et invités se produisent alternativement durant de longues heures.
Les deux autres fêtes sont les plus caractéristiques, et les plus largement répandues. Fête des Vessies et Grande Fête des Morts commencent par des chants spécialement composés par les hommes ; ces chants sont sacrés et doivent être conçus dans l’obscurité et le silence. On les apprend ensuite aux femmes qui chantent et dansent avec les hommes.
Le Festival des Vessies a lieu en l’honneur du gibier marin : phoques, morses, etc. On a gardé durant toute l’année les vessies des animaux qui ont été capturés. Elles sont censées contenir leur âme, que l’on rend alors à la mer, en priant la Mère des Animaux pour qu’elle laisse ces âmes se réincarner dans d’autres animaux qui reviendront rendre visite aux chasseurs.
La Grande Fête des Morts se célèbre un an ou plus après la mort de quelqu’un. Elle dure quatre ou cinq jours, durant lesquels on honore le défunt par des chants et des danses, les danseurs revêtant le costume qui indique le sexe de la personne disparue. L’idée centrale de la fête est que les ombres, que l’on convie par des chants appropriés, sont honorées par procuration, par l’intermédiaire des personnes vivantes qui portent leur nom et auxquelles on distribue pour cette raison de nombreux cadeaux.
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Contrairement aux Indiens, les Esquimaux sont très conservateurs ; c’est ce qui explique le remarquable degré de persistance musicale, face au changement social. Mais le sens de la communauté, la culture et les croyances qui donnaient à la musique sa raison d’être et sa vie sont en voie de disparition ; et la musique s’éteint donc, tout en se perpétuant dans ses caractères extérieurs plus longtemps que la culture elle-même.

Annie PAQUET
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À propos de nicolas martello

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