Le chant des Indiens d'Amérique du Nord

Remercier avec le chant, prier avec les pieds.


Nathalie Curtis écrivait dans The Indian’s Book : "Tous les chants ne sont pas religieux, mais il n'est guère de tâche, facile ou difficile, guère d'événement, important ou ordinaire, qui n'ait une chanson correspondante. Dans presque tout mythe indien, le créateur chante les choses de la vie. Pour l'Indien, la vérité, la tradition, l'histoire et la pensée sont préservées dans le rituel de poésie et de chant. Les chants de l'homme rouge recueillent les enseignements de ses sages, les exploits de ses héros, les dires de ses prophètes, et le culte de son Dieu".

Les chants sont composés par les Indiens ou leur apparaissent dans des rêves et des visions. Les premiers sont composés pour le plaisir ou pour se donner du courage à la chasse ou au combat. Ou encore pour exprimer ses sentiments ou son appartenance à une des sociétés. Les autres chants viennent de Wakan tanka, ils sont sacrés, ils appartiennent à celui qui a reçu la vision mais celui-ci peut l'apprendre aux autres.

La danse est la "prière des pieds" (cf. Jean Pictet "Les fils du Grand Esprit", Favre 1990), qui relie l'homme aux dieux et aux ancêtres mythiques. Toutes les danses ont un caractère sacré, elles sont une prière, une façon de demander protection, victoire, chance à la chasse. Une façon de remercier en célébrant une chasse fructueuse ou une victoire sur l'ennemi. Lorsque les missionnaires commencèrent à interdire les danses à cause de leur caractère sacré (associé à des "rites barbares" et des "pactes avec le démon"), les Indiens perdirent encore un de leurs moyens de vivre, la danse ayant toujours un côté social, politique et religieux et non simplement récréatif.


Vous chantez comme un coyote

Toute danse est accompagnée de chant, l'un et l'autre étant inséparables. Les Indiens chantent souvent haut, avec une voix de falsetto, utilisant des trilles ou trémolos. C'est de cette manière qu'ils aiment chanter, la plus proche du monde des esprits qui est aussi le vrai monde des chants. Ce chant a souvent été qualifié de "sauvage" par les Blancs. Il n'est que naturel qu'il comporte des éléments du monde sauvage puisque ses principales sources d'inspiration sont les animaux, le vent, les oiseaux, etc. Lors du passage d'une troupe de danseurs indiens en Europe, au début du siècle, ils assistèrent au concert d'une célèbre soprano, à Paris. Un des Indiens voulut lui exprimer son admiration et lui dit par interprète interposé : "vous avez une très belle voix, on dirait celle d'un coyote". C'était pour lui le plus beau compliment qu'il puisse lui faire.

Les chants ont peu de paroles, quelques syllabes ou vocables dépourvus de sens sont utilisés pour porter la mélodie, celle-ci étant l'élément le plus important. Les Indiens peuvent d'ailleurs dire de quel type de chant il s'agit rien que par l'air et le rythme. Quand certains mots sont utilisés, ils ont beaucoup d'importance et un seul mot peut être le symbole de toute une pensée qui, dans notre langue, demanderait une phrase entière. Un Indien, à qui on demandait ce qu'il pensait des chants de l'homme blanc, aurait répondu : "ils parlent trop".

L'important est ce que le chant tout entier et la voix expriment, les mots ne sont qu'un complément. Un Indien qui chante le jour qui se lève, par un petit matin où la lumière commence à se répandre sur la prairie froide et gelée, chantera peut-être longtemps mais le chant dira simplement : "le jour pointe, regardez-le".

Les rythmes peuvent changer plusieurs fois pendant le même chant, celui du tambour n'étant d'ailleurs pas synchronisé avec celui du chant lui-même. Alice Fletcher l'expliquait, en disant que le "beat" de la frappe du tambour dirigeait les mouvements du corps tandis que les voix menaient l'émotion de la prière. Le chant étant souvent considéré comme une prière. Les Indiens d'ailleurs ne chantent jamais pour plaire à une audience mais pour le plaisir d'une participation collective.

La plupart des chants étant très courts, ils sont répétés un certain nombre de fois. Les chants de cérémonie sont en général chantés quatre fois à chaque occasion et doivent être interprétés de façon absolument correcte. Ils sont chantés à pleine force parce que les Indiens expriment la ferveur de leurs émotions. Les chants magiques ou en relation avec les pratiques religieuses ou médicales appartiennent à la cérémonie qu'ils accompagnent et sont transférés avec elle comme en faisant partie intégrante. Ce genre de chant peut véhiculer tout le pouvoir d'un homme ou d'une médecine. On raconte, par exemple, que Sitting Bull, qui était également un voyant guérisseur, sauva sa tribu un jour où les Crows avaient mis le feu à la prairie autour de leur camp. Sitting Bull fit une brève cérémonie, chanta un chant sacré et fit appel à une médecine (un sac contenant des herbes ou des pierres, un morceau d'étoffe, etc). Aussitôt, une forte tempête se déchaîna, qui stoppa le feu et mis les Crows en fuite.


Tambour et pow-wow

Le tambour est un instrument sacré, unificateur, c'est pourquoi on chante en cercle autour de lui. Il est le symbole de la terre qu'il relie aux chanteurs. La frappe est le battement de cœur de la terre autant que celui de la communauté. Les hommes qui jouent le tambour bénéficient de ce lien pour être en contact avec la terre qui représente l'élément féminin, mère et femme ; c'est pourquoi, en général, les femmes ne jouent pas le tambour.


Le pow-wow est un rassemblement intertribal des différentes nations indiennes d'Amérique du Nord. Le mot pau wau signifiait à l'origine "Homme médecine" ou faisait référence aux séances tenues par celui-ci. L'appellation désigne aujourd'hui ces immenses réunions dont le but est de danser et de célébrer les cultures indiennes. Si les danses et musiques traditionnelles des différentes nations sont pratiquées, on a vu également apparaître de nouvelles danses sociales, ouvertes à tous, qu'on pourrait appeler intertribales même si elles s'inspirent souvent des cultures des plaines. Ces pratiques sont le cadre d'une résurgence et d'une célébration de l'identité indienne; 90% des Indiens fréquentent les pow wow. Ces musiques sont un des seuls exemples de traditions nouvelles nées des circonstances historiques. Plutôt que d'accepter les interdictions frappant les diverses manifestations de leur différence, les Indiens ont préféré s'unir et assembler les expressions de leurs diversités culturelles pour faire face à l'envahisseur blanc. Pas de musiques réellement nouvelles mais pourtant ces pow-wow ont donné naissance à un second corps de tradition, moderne, dynamique, puisant son inspiration dans leurs traditions ancestrales, dans le système américain des Wild West shows ainsi que dans les événements politiques les plus récents.



LE CAS DES INUITS :

Katajjaq



http://www.youtube.com/watch?v=qnGM0BlA95I
Le katajjaq (pluriel katajjait) est un chant ou jeu de gorge des Inuits du Canada. Pratiqué au Nouveau Québec et dans le sud de la Terre de Baffin, il s'agit d'un jeu étrange au cours duquel deux femmes (parfois trois ou quatre) se tiennent face à face, presque bouche contre bouche, pour émettre des sons gutturaux complexes et saisissants. Leurs lèvres bougent à peine; le travail se fait au niveau de la gorge d'où émergent des rythmes faits d'inspirations et expirations, de mots ou d'onomatopées, évoluant entre l'alternance d'accents forts et d'accents faibles, avec une dextérité telle qu'il est impossible de déceler de quelle joueuse vient chaque son. Les mots n'ont aucune importance et sont rarement utilisés en tant que tels ; l'essentiel est la qualité du travail sonore réparti entre la gorge, la bouche, la poitrine et même le nez. Les chanteuses ne suivent pas le schéma rythmique simultanément. Le katajjaq n'est que rarement mélodique ; il est construit sur un motif dont la répétition constitue une séquence. Son exécution est courte parce que difficile et se termine souvent par un éclat de rire. Jeux de femmes, ces chants étaient sans doute pratiqués entre elles lorsqu'elles partageaient les tâches journalières en attendant le retour des hommes partis chasser. Peut-être ces jeux avaient-ils une fonction éducative, dans la mesure où beaucoup d'entre eux mettent en scène des imitations de bruits de la nature (imitation des oies, des aurores boréales !), voire de bruits domestiques (imitation de la scie, du rabotage des patins de traîneau...). Aujourd'hui, le katajjaq est célèbre, véhiculé par d'excellentes chanteuses Inuit qui le chantent sur les scène du monde entier. La relève semble assurée par quelques jeunes chanteuses. Le katajjaq n'est qu'un des jeux de gorge parmi plusieurs systèmes existant chez les Inuits du Canada. Sa ressemblance avec certaines techniques de chants et jeux des peuples de l'Arctique sibérien est frappante et permet de supposer que ce cri guttural pourrait venir, à la base, d'une imitation du renne ou du caribou.


Ecoutes conseillées : 

Chants et jeux des Inuit (Auvidis Unesco D8032) MD3132 

Musiques et chants Inuit, Eskimo Point et Rankin Inlet (Ummus UMM202) MD3141 

Songs of the Inuit (JVC VICG5333) MD3145 

Alasie Tullaugaq & Lucy Amarualik : Throat singing – Katutjatut (Inukshuk Production IPCD0798) MD3585 


Un CD pour découvrir d’autres types de jeux de gorge et jeux vocaux :

Canada : Jeux vocaux des Inuit. Inuit du Caribou, Netsilik et Igloolik. (Ocora C559071) MD3130 


Chant à tambour

Chez les peuples Inuits, l'expression principale est un chant accompagné de jeu de tambour sur cadre (tambour plat). La performance est souvent, mais pas nécessairement, accompagnée de danses. Au Canada, on appelle ce chant le chant personnel (pisiq en Inuktitut). Il s'agit d'un chant généralement composé par les hommes, composition personnelle à laquelle l'auteur s'identifie puisqu'elle a pour objet des expériences marquantes de son existence : chasse, pêche, les craintes, les peurs et le courage, le rôle de pourvoyeur de nourriture. Il peut faire référence au cycle de la vie, les naissances, l'amour, la mort, les relations interpersonnelles, celles avec les animaux et la nature, ou à des événements particuliers comme la rencontre avec des Blancs, l'arrivée d'un bateau, etc. Le chant à tambour est lié directement à la vie d'une petite communauté, dont il est autant le journal que le livre d'histoire qui se chante petit à petit. Le chant à tambour est un des nombreux éléments de la cohésion d'un groupe mais aussi de son système d'équilibre. En effet, le chant peut servir à critiquer, se moquer, voire même régler un problème social ou juridique par le biais de duels de chants (pratique qui fut courante dans l'Arctique). Les circonstances et formes d'exécution varient selon les groupes et les régions. Parfois plusieurs chanteurs et plusieurs tambourinaires interviennent ensemble lors de grands rassemblements saisonniers (Alaska, Canada occidental et les Yuit de Sibérie). Parfois le chanteur est seul (ou avec son épouse) et joue lui-même le tambour. Le chant de chaman s'apparente assez fort au chant à tambour, dans la mesure où l'instrument est souvent le même et le type de chant semblable. Mais les fonctions et contenus sont différents, le chaman se servant de son tambour comme auxiliaire et son chant ayant une fonction curative ou spirituelle.


Aujourd'hui, le chant à tambour est encore pratiqué en Sibérie et chez la plupart des Inuits. Mais il est souvent remplacé ou détrôné par d'autres styles. Quelques groupes et musiciens s'appliquent à le faire revivre, tandis que d'autres (surtout en Sibérie, Alaska et Canada) le pratiquent toujours dans le cadre de fêtes ancestrales.


Ecoutes conseillées : 

Chants et tambours Inuit de Thulé au détroit de Bering (Ocora C559021) MD3134 


Musiques et chants Inuit : Eskimo Point & Rankin Inlet (Ummus UMM202) MD3141 


Inuit Iglulik Canada (Museum Collection Berlin CD19) MD3143 


Musiques des Inuit, la tradition des Eskimos du cuivre (Auvidis Unesco D8053) MD3144 




Musique Inuit moderne :

Les Inuit jouent d'autres musiques. Ils ont adopté guitares, basse, batterie et synthétiseur pour habiller des chansons souvent très folk qui peuvent avoir un contenu intéressant, parlant de la vie d’aujourd’hui. Ces chansons ont un sens certain au sein même des communautés, même si les musiques sont souvent une très pâle copie des musiques pop américaines.


En voici une sélection non exhaustive :

Nunavik Concert (Inukshuk Production IPCD1294) MD3146 


The Inuit artist world show case (Inukshuk Production IPCD12895) MD3209 


Charlie Adams : Quviasupunga (Inukshuk Production IPCD1297) MD3211 


Susan Aglukark : Arctic rose (EMI Canada 2860525) MD3224 


Susan Aglukark : This child (EMI Canada E2724383207527) MD3225 


Tumassi Quitsaq (Inukshuk Production IPCD43) MD3351 


Tudjaat (Columbia CK80226) MD3580 Mélange de chanson moderne, pop, et de chants de gorges par deux jeunes chanteuses. 


Uvagut : Inuusivut – Our ways (Inukshuk Production IPCD1295) MD3595
Partager sur Google+

À propos de nicolas martello

enseignant education musicale #edmus — interlocuteur TICCE — passionné #numérique #éducatif — testeur #apple #google #elearning #mooc #musique #jazz