“What is Bebop ?”

Le Royal Roost (hôtel de Broadway) distribue aux auditeurs de ses concerts de « musique progressive », le dépliant What is Bebop ?, signé de Walter « Gil » Fuller (arrangeur de Things to Come). En voici l’intégralité du texte :
“What is Bebop ?”

Il n’est guère d’amateur de musique en ce pays qui n’ait été curieux, et parfois jusqu’à la frénésie, de pénétrer le secret de cette nouvelle musique qu’ont inventée Dizzy Gillespie, Charlie Parker, Thelonious Monk et d’autres : musique nouvelle, excitante et pleine de vitalité. Il est impossible malheureusement de donner, au cours d’une seule soirée, une image complète et compréhensible du Be-Bop. Cependant, j’ai écrit plusieurs compositions et arrangements modernes pour Dizzy Gillespie, Count Basie et Buddy Rich (THINGS TO COME, OOP-BOP-SH’BAM, MANTECA, etc.), et je pense pouvoir vous donner du sujet une notion qui vous permettra de discuter avec vos amis musiciens – et les autres – sur le Be-Bop. Si vous ressentez quelque chose quand vous en entendez, c’est parce qu’il y a là, précisément quelque chose. Personne n’est tiède quand il s’agit de Be-Bop. On l’aime ou on le déteste, avec une égale violence. On ne saurait rester neutre à son sujet, et je m’en vais vous dire pourquoi.
Le Be-Bop est la nouvelle tendance du Jazz moderne. Etablir des parallèles entre le Jazz ancien (« Dixieland ») et lui serait analogue à vouloir comparer le Romantisme et l’Impressionnisme, ou bien un cheval et un cabriolet à un avion à réaction. Harmoniquement et mélodiquement, le Be-Bop s’avance nettement jusqu’au niveau de la musique classique contemporaine. Les compositeurs et les arrangeurs de cette musique peuvent être comparés – et l’on été – à Stravinsky, Hindemith et Schoenberg. Le « boppeur » moyen a été accusé d’emprunter des formules harmoniques à Debussy, Ravel, Delius et d’autres compositeurs de l’époque impressionniste. Cela n’est pas exact, tout simplement parce que le « boppeur » moyen n’a pas eu le temps d’analyser la structure harmonique ; il ne possède pas non plus les bases théoriques nécessaires pour analyser la forme, aussi bien que les mélodies abstraites qui sont employées dans des compositions de ce genre.
La ligne mélodique de ce qu’on appelle Be-Bop est remarquable par le manque de notes tenues. Ceci procède des modifications variées de la structure harmonique. Les accents qui tombent conventionnellement sur le premier et le troisième temps de la mesure de l’ancienne époque du 2/2 ont été supplantés maintenant par des accents qui tombent sur le second et sur le quatrième temps, aussi bien que sur les temps de liaison. Un pas de plus est franchi dans le développement rythmique par la superposition de mètres différents (polyrythmie) au-dessus de la mesure ordinaire à 4/4. Ces accents ont pour effet ordinaire de stimuler l’auditeur parce qu’ils renferment une tendance agogique. Plusieurs compositions Be-Bop ont été écrites avec deux, trois ou quatre lignes contrapuntique. On en peut trouver un exemple dans l’arrangement de THINGS TO COME (disque de Dizzy Gillespie sur Musicraft), et dans SCRAPPLE FROM THE APPLE, de Charlie Parker.
On utilise rarement en Be-Bop l’harmonie plaquée. La structure harmonique d’une mélodie populaire ordinaire est généralement modifiée quand elle est jouée par un boppeur. Beaucoup seront déçus quand on remarquera que toutes les quintes, neuvièmes et onzièmes ne sont pas diminuées, comme certains auteurs voudraient le faire croire. Les accords de dominante, de tonique, et autres accords de l’harmonie unitonique sont généralement modifiés, à l’aide de sixtes, neuvièmes, onzièmes et treizièmes ajoutées. Ces notes peuvent être altérées chromatiquement en montant ou en descendant, suivant le goût de l’exécutant. Les accords diminués et parfaits ont presque disparu en Be-Bop et s’emploient rarement. Toutefois, l’usage des sixtes napolitaine, française, allemande et italienne est très étendu, dans leur forme altérée. La structure harmonique, la polytonalité (l’usage simultané de deux ou plusieurs tonalités qui peuvent être ou ne pas être voisines) et l’habileté technique qui manquait dans le Jazz ancien, sont au premier rang des préoccupations.
Le Be-Bop, au début, eut beaucoup de difficultés à se faire admettre par le public des amateurs de musique, à cause de son départ radical d’avec le jazz conventionnel. Les premiers pionniers qui l’aient présenté au public avec quelque succès furent Monte Kay (qui organise les concerts du soir, ici, au Royal Roost) et Symphony Sid, le présentateur de disques de la station WMCA. En 1945, ils patronnèrent les débuts en concert de Charlie Parker et Dizzy Gillespie, au Town Hall, et depuis ils se sont activement occupés de présenter et de mettre en vedette le Be-Bop à New York. Plusieurs autres « disc-jockeys » ont contribué à porter la nouvelle musique devant un auditoire plus étendu : Fred Robbins et Bill Williams, de WOV ; Leonard Feather, de WHN ; Willye Bryant et Ray Carroll, de WHOM ; Jerry Roberts et Bill Cock, de WAAT ; Woody Woodard, de WLIB, et Dan Burley et Fred Barr, de WWRL. Robbins a fait aussi une série de courts-métrages pour les films Columbia (parmi lesquels un avec Gene Krupa) qui ont porté à l’écran le Be-Bop. La sonorité en devient plus familière aux auditeurs de par l’œuvre des arrangeurs, des chefs d’orchestre et des musiciens progressistes, qui introduisent des passages « bop » dans des arrangements et des soli. Il y a seulement deux ans, le seul grand orchestre qui jouait dans cet idiome était celui de Dizzy Gillespie. Aujourd’hui, Woody Herman, Stan Kenton, Boyd Raeburn, Claude Thornhill, Count Basie, Gene Krupa et Buddy Rich ne sont que quelques-uns des orchestres connus dont la musique reflète l’influence du « bop ».
Le Be-Bop est la nouvelle forme du jazz. Elle se développe rapidement et se fait reconnaître comme étant une forme d’art américaine véritablement grande. Comme il est impossible d’en donner une image complète en une soirée, je recommande de chercher des renseignements supplémentaires dans les périodiques professionnels, Down Beat et Metronome, et d’assister aux concerts journaliers de « Bop » qui sont présentés ici, au Royal Roost. J’espère que cet article aura pu donner quelque peu réponse à la plupart de vos questions. Si tel est le cas, le but qu’il se proposait a été atteint.
Traduit de l’américain par Patrick Lebail.
Article initialement publié en traduction française dans Jazz News (Paris), n°2, 30 janvier 1949.
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À propos de nicolas martello

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