Albanie - Polyphonies vocales du pays Lab


Albanie. Polyphonies vocales du pays Lab / Inedit 065
ensemble vocal de Gjirokastër


Inedit W260065
1995, 2010
Enregistrements effectués le 22 novembre 1994 à la Maison des Cultures du Monde
Prise de son et notice, Pierre Bois




01 - Qaj me lot una vasha jetimë   [3:55]
02 - O rrapi në Pershkëpi   [4:10]
03 - Aman Banushe ku vete   [2:00]
04 - Aman Trendafil, aman borzilok!   [3:35]
05 - Bir i tokes Kosovarë   [2:48]
06 - Moj kunadhja leshverdho!   [1:59]
07 - Erdhën hasmërit tek porta   [3:24]
08 - Lindja e nje djali   [2:04]
09 - Kenge per Nene Terezen   [2:30]
10 - Dene moj kadënë!   [3:53]
11 - Ô Lulë Avni Rustemi!   [3:16]
12 - Zogë e Gjirokastrës   [3:12]
13 - Janines ç'i panë syte   [2:35]
14 - Ago, Ago, Ymer Ago!   [4:10]
15 - Fjalët e qiririt   [2:41]
16 - Dallëndyshe e vogël-ô   [2:17]
17 - Dy vajza - te dyja Labë   [2:49]


ensemble vocal de Gjirokastër
Arjan Shehu
Mehmet Vishe
Roland Çenko
Kastriot Çenko
Adriatik Çenko, Kastriot Vishe, Ramiz Braja, Mevlet Meleqi



Albanie
Polyphonies vocales du pays Lab

Il n’y a encore pas si longtemps, alors que le public occidental célébrait la renaissance du cantu corsu et applaudissait le tenore sarde, les polyphonies d’Albanie demeuraient injustement méconnues. D’ailleurs, jusqu’à la fin des années quatre-vingts et la parution en France d’un premier disque (1), que savait-on des musiques albanaises?

Pouvait-on imaginer que cinq siècles d’occupation ottomane et près de cinquante années de communisme laisseraient s’épanouir sur un si petit territoire tant de musiques originales, monodiques dans le nord et polyphoniques dans le sud ? Nul doute que le relief montagneux, rendant les communications difficiles, eut sa part à cette diversité en confinant les communautés villageoises dans leurs vallées ou sur leurs montagnes ; mais on doit compter aussi avec un peuple, amateur d’épopées, qui sut exprimer tant par le verbe que par la substance sonore sa souffrance et sa révolte (2). Plusieurs enregistrements présentés ici montrent comment des événements majeurs tels que l’insurrection de 1847 ou la lutte contre l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie participèrent à l’émergence de tout un répertoire épico-historique, véritable martyrologe du peuple albanais.

Parmi les diverses musiques pratiquées en Albanie, les polyphonies du pays lab méritent un intérêt tout particulier. Leur richesse contrapuntique, leurs harmonies souvent dissonantes, le camaïeu de leurs couleurs sonores et leur profonde nostalgie en font l’un des genres musicaux les plus fascinants de cette région.

Semi-professionnels, les chanteurs de l’Ensemble Vocal de Gjirokastër pratiquent encore leur art dans un cadre traditionnel, c’est-à-dire lors des fêtes familiales et villageoises. Leur répertoire, qu’ils ont reçu de leurs parents, témoigne des heurs et malheurs d'un peuple longtemps livré aux secousses de l'Histoire et qui dut attendre 1912 pour proclamer son indépendance.

Pourtant, les Albanais peuvent s’enorgueillir de racines très anciennes puisque c’est au VIIe siècle av. J.-C. (fin de l’âge du bronze) que leurs ancêtres Illyriens s’établissent dans la région. Pendant près d’un millénaire, la culture illyrienne est successivement soumise à l’influence de la Grèce, à la domination du royaume d’Épire puis à celle de Rome. Lors du partage de l’empire romain au IVe siècle, l’Illyrie intègre l’empire d’Orient. Après la chute de l’empire et les invasions barbares puis slaves, elle est absorbée dans l’empire de Byzance qui aura une influence incontestable sur sa musique, particulièrement dans le sud du pays: polyphonie, usage du bourdon (ison).

À partir du XIe siècle, l’Albanie subit les invasions normandes, le passage des croisades, la domination de Charles d’Anjou qui se proclame «Rex Albaniae», les visées expansionnistes de l’empire serbe et enfin la colonisation ottomane qui durera jusqu’en 1912 et s’accompagnera aux XVIe et XVIIe siècles de l’islamisation des trois quarts de la population albanaise. A plusieurs reprises, les Albanais tentent de secouer le joug turc. Les deux plus grandes insurrections sont celle menée par Skanderberg à la fin du XVe siècle et celle de 1847 dont les hauts faits alimenteront tout un pan du répertoire épico-historique albanais (plages 2, 11, 13, 15).

En 1912, profitant du chaos provoqué par les guerres balkaniques, les Albanais proclament leur indépendance. Vlorë, ville côtière du pays Lab devient le siège du gouvernement provisoire. Mais un an plus tard, la conférence de Londres impose la création d’un royaume dont l’existence ne sera qu’éphémère. À la fin de la première guerre mondiale, l’Italie obtient un mandat sur l’ensemble du pays et il est question de remettre Korçë et Gjirokastër à la Grèce. L’Albanie conserve cependant un gouvernement établi à Tiranë; celui-ci parvient à se faire admettre à la Société des Nations et obtient en 1920 sa reconnaissance en tant qu’Etat souverain. En 1925 Ahmed Zog se fait nommer Président de la République puis, grâce à une révision de la constitution, roi des Albanais en 1928. Il ouvre le pays aux capitaux étrangers et notamment à l’Italie qui lui impose bientôt un pacte d’amitié et de sécurité, prodrome de l’invasion et de l’annexion de l’Albanie en 1939. Toute la période de la deuxième guerre mondiale est marquée par la résistance des partisans albanais contre l’occupant italien puis allemand, résistance dont les actes héroïques et les martyres sont encore chantés aujourd’hui (plages 5 et 17).

En 1945, le gouvernement albanais dirigé par Enver Hoxha obtient la reconnaissance de l’Albanie dans ses frontières de 1913 et entreprend sa reconstruction sur le modèle stalinien. La suite de l’histoire de l’Albanie est une succession d’alliances et de ruptures avec ses alliés communistes (rupture avec la Yougoslavie en 1948, avec l’URSS en 1960, avec la Chine en 1977) qui conduisent à son isolement total. En 1992, soit un an après l’effondrement de l’URSS et sept ans après la mort d’Enver Hoxha, de graves révoltes libèrent le pays du pouvoir communiste et annoncent son ouverture à la voie démocratique.

De tous les pays d’Europe, l’Albanie est un de ceux qui a le mieux conservé ses traditions musicales. Elle le doit à la prédominance d’un mode de vie rural dans des montagnes d’accès difficile et probablement à près d'un demi-siècle de politique isolationniste. Mais elle le doit aussi à la passion que les Albanais vouent à leur musique, lui accordant lors des fêtes une place d'honneur qu'on pourrait croire dévolue aux fiancés ou aux mariés. L'usage idéologique que le régime d'Enver Hoxha fit du chant populaire, qui se traduisit par une récupération de la tradition épico-historique et l'organisation de grandes manifestations nationales, n'est point parvenu à le dénaturer et les répertoires ne nécessitent guère qu'un «dépoussiérage».

En revanche, la situation économique et sociale de l’Albanie depuis trois ans représente un danger évident pour la pratique du chant dans son contexte traditionnel. La course à la survie et la mise en place difficile d'un nouveau système économique font rejaillir des flux migratoires comparables à ceux qui saignèrent le pays à l'époque ottomane. Touchant toutes les catégories sociales y compris le milieu rural, l'exode vers l’Italie, la Grèce et la Macédoine — pour ne citer que les pays voisins — entraîne une désagrégation des ensembles amateurs et semi-professionnels, porteurs d’une tradition vivante. De plus, l’accès enfin possible aux media étrangers et la boulimie qui en résulte provoquent une importante remise en question des cultures albanaises traditionnelles, les groupes professionnels, plongés dans une situation d'incertitude culturelle, tendant à satisfaire aux nouvelles exigences d'un goût corrompu par la variété internationale.

Conscient de ce danger, l’Ensemble vocal de Gjirokastër se démarque de bien d’autres ensembles de la région tant par la rigueur de son travail que par une conscience très profonde de son appartenance à la culture lab. Aussi, tout en se produisant dans les festivals albanais et étrangers, il perpétue une pratique traditionnelle dans un contexte communautaire.

Cet ensemble est né en 1978 de manière spontanée. Un petit groupe d’amis décida de suivre la voie tracée par leurs parents et de se réunir régulièrement pour chanter. En deux ans, le groupe se constitua sous sa forme définitive : huit chanteurs dont quatre voix solistes et un chœur.

Les principales fêtes auxquelles les chanteurs sont invités à participer sont les naissances, les fiançailles et les mariages (les funérailles n’étant accompagnées que par les lamentations des femmes).

Après une naissance, les parents organisent une fête au cours de laquelle l’enfant reçoit son nom. Un grand dîner réunit parents et amis. Assis sur des tapis, parmi les plats de viande et de légumes, les jattes de yaourt, les corbeilles de fruits et les bouteilles de raki, les chanteurs se confondent avec les invités dans une atmosphère très informelle. Entre les conversations, les toasts (gezua!) et les plaisanteries d’usage, ils entonnent leurs chants auxquels se mêlent les autres convives. Le répertoire est large, mais évidemment ce sont les chants consacrés à la naissance qui dominent, chants de louange et de souhaits (plage 8).

Les fiançailles donnent lieu elles aussi à un grand repas organisé par les parents de la jeune fille. Les fiancés sont assis, quasi muets, contre l’un des murs de la pièce et ce sont les chanteurs qui mènent le jeu.

Les festivités du mariage durent normalement quatre jours. Elles commencent le jeudi par la journée de la pâte. Dans les deux familles, les femmes se retrouvent pour pétrir et étendre la pâte qui servira à préparer les grandes tourtes salées des repas de noces. Tandis qu’elles chantent en travaillant, les hommes se réunissent dans une autre pièce et invitent les chanteurs. Ceux-ci participent aussi au repas de noces du samedi qui se déroule dans la famille de la fiancée et auquel sont conviés les membres et les proches des deux familles. Le dimanche, le repas réunit les mêmes personnes, plus une : la mariée, dans la famille du jeune homme. On y chante des chants d’amour, des conseils, des chants satiriques (plages 1, 3, 4, 6, 7, 10, 12 et 16). En toutes ces occasions, les chanteurs ne reçoivent d’autre rémunération que leur participation aux repas.

Les fêtes nationales et communales sont les moments les plus propices à l’exécution du répertoire épico-historique et patriotique. Elles sont organisées par la mairie notamment à l’occasion de la fête de l’indépendance (28 novembre 1912) et de la commémoration de la libération de Gjirokastër (1 8 septembre 1944). Les chanteurs, payés par la Maison de la culture locale, se produisent devant une personnalité politique invitée et les notables de la ville. Ils peuvent aussi participer spontanément à des cérémonies commémoratives organisées en l’honneur de tel ou tel martyr de l’époque ottomane ou de l’occupation italienne et allemande.

La polyphonie vocale constitue une des expressions propres au sud de l’Albanie et n’est point pratiquée dans le nord du pays. Ces polyphonies diffèrent selon qu’elles viennent du pays Tosk ou du pays Lab. Mais dans les deux cas il s’agit d’un chant à plusieurs voix s’appuyant sur un bourdon qui sert de base tonale.

Chaque ensemble lab comprend trois ou quatre solistes, le marrësi ou preneur, le kthyësi ou rendeur et le(s) hedhësi ou lanceur(s) qui, à chaque strophe, entrent les uns après les autres.

Le preneur, marrësi, entonne le chant. On le choisit en raison de son registre relativement aigu et de la qualité du timbre de sa voix.

Le rendeur, kthyësi, lui répond. Sa voix, qui se caractérise par un travail d’ornementation contrapunctique, est située tantôt dans le registre baryton tantôt au contraire dans la voix de fausset, de manière à s’opposer à celle du marrësi.

Le (ou les) lanceurs, hedhësi, chantent dans l’aigu avec une voix particulièrement tendue et qui nécessite un grand effort physique. On remarque parfois un vibrato très caractéristique, particulièrement dans les chants appartenant au style de Himarë (région côtière).

Enfin ces chanteurs sont soutenus par un petit chœur à quatre voix qui exécute le kaba, un bourdon au timbre riche et savamment vocalisé (au sens linguistique du terme).

L’exécution se caractérise par le contraste entre l’homogénéïté de l’ensemble due à une grande complicité entre les chanteurs et les différences timbrales qui distinguent chacune des voix. L’énonciation, précise et lente, permet d’apprécier les spécificités des voix et les rencontres souvent dissonantes qu’elles provoquent.

L’échelle utilisée est pentatonique anhémitonique (sol-la-si-ré-mi), mais il n’est pas rare qu’une des voix vienne y introduire un degré supplémentaire ou que la hauteur de certains degrés soit légèrement modifiée, introduisant par exemple un effet de tierce neutre ou de seconde mineure. L’ambitus dépasse rarement l’octave et chaque voix, à l’exception de celle du preneur, se déplace à l’intérieur d’un intervalle de quarte ou de quinte tout au plus. Quand au rythme, il semble surtout commandé par la versification et la métrique du texte bien que celui-ci soit parfois assujetti au discours musical. Ainsi par exemple, dans Qaj me lot vasha jetimë (pl. X), le mot jetimë est coupé entre la dernière note du preneur (je–) et les deux premières de l’ensemble (–timë). On peut aussi remarquer la fréquence importante d’anapestes (_ –) et surtout d’iambes (_ –).

Les chants sont construits sur des motifs mélodiques précis, en nombre réduit et connus de tous. Ainsi, le motif spécifique énoncé par le preneur détermine la réponse du rendeur et la manière dont s’organiseront les lanceurs et le bourdon. Ces motifs se regroupent en corpus distinctifs selon les répertoires — épique, historique, lyrique, avec pour ces derniers une subdivision selon qu’ils sont sérieux ou humoristiques — et selon les styles vocaux.

On distinguera dans ce disque quatre styles principaux, associés à leurs régions d’origine. Le style de Gjirokastër est considéré comme calme, grave et sage, les textes des poèmes sont particulièrement imagés. Le style de Libovë petit village situé en face de Gjirokastër —, assez semblable au précédent, est célèbre pour ses chants lyriques. Le style de Vlorë est le plus fixe de tous, il ne laisse aucune place à l’improvisation, c’est aussi le plus rythmé et les voix y sont plus dures; la tradition de Vlorë fait la part belle aux chants héroïques et pendant la période communiste ses textes furent très largement politisés — exception faite du merveilleux Janines ç’i panë sytë (plage 13) au style empreint d’une grande douceur et chanté à cinq voix afin que le bourdon, allégé, ne vienne pas écraser les voix solistes. Le style de Himarë, village montagneux situé sur la côte au sud de Vlorë se distingue par ses voix hautes et tendues, «du fait de l’altitude les chanteurs vivent plus près du ciel» ; on retrouve un style analogue à Laparda, petit village proche de Himarë et inaccessible en voiture.


LES INTERPRÈTES

Arjan Shehu, 36 ans, tient un magasin de peinture. Membre fondateur du groupe, il y occupe la position de marrësi (preneur), celui qui entonne le chant.

Mehmet Vishe, 37 ans, est magasinier au Centre Culturel de Gjirokastër. Il est entré dans le groupe voici 14 ans et y occupe la position de kthyësi (rendeur).

Roland Çenko, 38 ans, cousin germain d’Arjan Shehu, est technicien au théâtre de Gjirokastër. Membre fondateur du groupe, il est hedhësi (lanceur). A l’occasion il est aussi marrësi, particulièrement quand les chants exigent d’être entonnés en puissance.

Kastriot Çenko, 36 ans, frère de Roland, est tonnelier et fromager. Entré dans le groupe il y a 14 ans, il est hedhësi et de temps en temps marrësi. Sa voix se caractérise par une tension et un vibrato remarquables.

Adriatik Çenko, cousin des frères Çenko, 27 ans, ouvrier, Kastriot Vishe, frère de Mehmet, 32 ans, chauffeur, Ramiz Braja, 31 ans, mécanicien, Mevlet Meleqi, 36 ans, peintre en bâtiment et membre fondateur, forment le bourdon ou kaba.

PIERRE BOIS


1. Polyphonies d’Albanie, collection CNRS/Musée de l’Homme, Le Chant du Monde.

2. Le dossier H, roman d’Ismaïl Kadaré, illustre parfaitement l’importance de l’épopée et l’isolement des villages dans la campagne albanaise.



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À propos de nicolas martello

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