Au fait qu'est-ce que le jazz (Boris Vian)



En quoi le jazz diffère-t-il essentiellement de la musique classique ?

De l'extérieur, évidemment, la différence est grande. Allez donc comparer les sept instruments de la formation Dixieland, cornet, trombone, clarinette, basse, piano, banjo, batterie, aux bois, cuivres et cordes innombrables des orchestres philharmoniques. Bien plus, s'il est vrai que, comme la musique classique, on peut décomposer le jazz en ses trois éléments fondamentaux, mélodie, harmonie et rythme, il est certain que le jazz insiste sur le rythme de façon toute particulière, employant à cet effet un matériel si abondant qu'on le lui identifiera longtemps. Superficiellement il est extrêmement aisé de prendre la forme pour l'esprit et de baptiser jazz tout ce qui comporte un élément de percussion rythmique important : ce fut l'erreur de presque tous les musiciens classiques auteurs de pièces prétendant s'inspirer du jazz, et de presque tous les critiques des années 1920 à 1930.

Or... de même qu'il existe de bonne et de mauvaise musique “sérieuse”, il y a un bon et un mauvais jazz ; ou plus exactement ce qui est du jazz et ce qui n'en est pas. Car le jazz, c'est, avant tout, une manière d'interpréter. Et, comme en musique classique, il s'agit d'interpréter correctement. C'est-à-dire selon la tradition. Mais ici se pose le réel problème. Car la tradition en question est une tradition noire. Difficulté supplémentaire : la tradition noire est encore en pleine évolution.

Un grand interprète de Mozart dispose de près de deux siècles de références sur lesquelles il bâtira son jeu. Mais lorsque Charlie Parker s'empare de son alto pour construire ces phrases curieusement hachées, perverses, apparemment gratuites, mais qui s'enchaînent et se développent selon la même logique que le vieux contrepoint de La Nouvelle-Orléans, lui aussi fait du jazz. Cependant il bâtit en même temps la tradition de demain, sans démolir pour cela celle d'hier ; car évolution n'est ni trahison ni reniement.

On a voulu distinguer le jazz de la musique européenne en y repérant un élément mystérieux et inexprimable, que l'on a, en France, appelé “swing”. Cela semblait justifié : un amateur de jazz sait bien qu'il ne suffit pas de donner à un musicien une partition de jazz pour qu'il en résulte une bonne interprétation ; il y aurait donc eu un facteur non inscriptible. De fait, on ne peut, sur le papier, expliquer ce qu'est le jazz. Il faut en entendre, en faire au besoin ; avant de comprendre. Mais cette difficulté existe tout aussi bien en classique. Selon l'expression de Jelly Roll Morton, il faut avant tout “savoir de quoi il retourne ”. Et tout naturellement, en l'occurrence, le Noir américain qui est à l'origine de la musique de jazz est avantagé... par tradition.


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À propos de nicolas martello

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